À Quoi Ressemblait une Croisière en Dahabeya sur le Nil au XIXe Siècle ? Récits et Témoignages de Voyageurs
Mon intérêt pour l’histoire des dahabeyas et les récits des voyageurs du XIXème siècle est né là, sur le pont du « Khedewi », une dahabeya d’époque superbement rénovée, lors de ma propre croisière sur le Nil.
Remonter le fleuve à bord de cette embarcation traditionnelle fut bien plus qu’une simple balade ; ce fut une plongée palpable dans le passé, une expérience authentique qui vous happe dans l’atmosphère feutrée et fascinante des grands voyages en Égypte d’antan.
C’est cet univers unique, à mi-chemin entre l’exploration et la rêverie, que je vous propose de découvrir ici.








A bord de la dahabeya « le Khedewi », construite en 1897 a l’époque Ottomane.
Sur les traces de Lady Amelia Edwards, voyageuse et égyptologue
Pour vous conter cette époque, je m’appuierai sur des récits de voyage du XIXe siècle, et notamment sur le témoignage exceptionnel de Lady Amelia Edwards. Cette figure incontournable, à la fois journaliste, romancière et égyptologue passionnée, a d’ailleurs directement inspiré le personnage d’Amelia Peabody, l’héroïne de la série de romans policiers signée Elizabeth Peters.


Ces récits ont profondément enrichi mon expérience sur le « Khedewi ». J’ai l’intime espoir que la lecture de cet article insufflera une dimension supplémentaire à votre expérience si vous envisagez une croisière sur le Nil en dahabeya.

Toutes les sources sont référencées en fin d’article. Certains récits qui ne sont plus publiés sont uniquement accessibles via les archives de la Bibliothèque Nationale de France ou via le « Projet Gutenberg ».
- Les Croisières sur le Nil au XIXe Siècle : Contexte Historique
- Sur les Traces du Voyageur du XIXe Siècle : Itinéraire et Préparatifs
- Le Guide de Voyage Indispensable : Le « Murray’s Handbook »
- Le Drogman : Compagnon Indispensable et Controversé.
- Les Préparatifs au Caire : Rituel Mondain avant l’Expédition
- Au Port de Boulaq : Le Choix de la Dahabeya
- La Vie à Bord de la Dahabeya : Un Microcosme sur le Nil
- Vie Sociale et Mondanités sur le Nil : Questions d’Étiquette
- Aventures et Péripéties sur le Nil : Au Gré des Caprices du Fleuve
- Douceur de Vivre sur le Nil : Le plaisir de la navigation lente
- Escales et excursions : Plongée dans le Tumulte Coloré des Ri
- La Fin du Voyage : Nostalgie et Retour à la Réalité
- Et Aujourd’hui ? L’Esprit de la Dahabeya Perdure-t-il ?
- Sources
Les Croisières sur le Nil au XIXe Siècle : Contexte Historique
Dans la première moitié du XIXe siècle en Égypte, la dahabeya constitue la seule embarcation dédiée à une forme de tourisme fluvial sur le Nil. Elle incarne l’unique manière de découvrir les temples pharaoniques et de remonter le fleuve dans des conditions privilégiées.
Dahabeya : Étymologie et Origines du Nom
L’origine du mot est formellement attestée dès le XVIIIe siècle. Il signifie littéralement « la dorée », de l’arabe ḏahab (or). Cette dénomination proviendrait soit des embarcations dorées utilisées par les gouverneurs musulmans, soit du fait que ces bateaux étaient spécialement conçus pour atteindre la Nubie, réputée être le « pays de l’or ».
On rencontre différentes graphies du mot dahabeya : dahabiya, dahabieh… Par ailleurs, les auteurs français du XIXe siècle utilisent souvent les termes de cange et de dahabeya de manière interchangeable, bien qu’à l’origine, la cange désigne une embarcation plus petite, moins confortable et capable d’accueillir au maximum un ou deux voyageurs sur le Nil.
Un Voyage d’Exception Réservé à une Élite
Une croisière en dahabeya est alors un voyage coûteux, réservé à la haute société et aux voyageurs les plus fortunés. Seules ces personnes possèdent le temps et les ressources nécessaires pour passer plusieurs mois à l’étranger. Vers 1850, par exemple, une expédition de deux mois sur le Nil représentait un investissement minimal de 250 £, équivalent à plus de six mois de salaire d’un avocat ou d’un négociant.
Au début du siècle, dans le sillage de la Campagne d’Égypte, la destination séduit particulièrement une élite intellectuelle et artistique : amateurs d’art, collectionneurs et écrivains venus chercher l’inspiration au milieu des antiquités égyptiennes.
L’Arrivée des Bateaux à Vapeur et la Démocratisation du Voyage
La seconde moitié du XIXe siècle marque un tournant avec l’amélioration du climat politique et la mainmise européenne sur le Canal de Suez. La « mise en tourisme » du Nil par des entrepreneurs comme Thomas Cook introduit le steamer (bateau à vapeur) sur le fleuve.

Cette innovation rend soudainement accessible les splendeurs de l’Égypte à un public bien plus large, notamment la grande bourgeoisie. Cette démocratisation relative n’est d’ailleurs pas vue d’un bon œil par l’élite traditionnelle – nobles, officiers, diplomates et intellectuels – qui jusque-là s’arrogeait le privilège exclusif de passer l’hiver en Égypte. Eux qui fréquentaient les clubs privés du Caire continuaient à descendre le Nil à bord de dahabeyas privatisées, perpétuant ainsi un voyage d’exception face à l’avènement du tourisme de masse.
Sur les Traces du Voyageur du XIXe Siècle : Itinéraire et Préparatifs
Après avoir compris le contexte historique de ces expéditions, suivons maintenant les pas d’un voyageur en Égypte au XIXe siècle. De son arrivée sur le sol africain à ses préparatifs pour remonter le Nil, chaque étape était une aventure en soi.
Alexandrie : Une Porte d’Entrée Trop Européenne
Pour le voyageur du XIXe siècle débarquant après avoir traversé la Méditerranée, la découverte d’Alexandrie est souvent une déception. Imprégné par l’imagerie orientaliste des récits de l’époque, il a hâte de quitter cette métropole qu’il juge bien trop européenne pour rejoindre au plus vite Le Caire et ses fastes orientaux.
Alexandrie est une ville devenue presque européenne, un quartier de Marseille, surtout aux yeux de ceux qui, comme nous, ont visité la régence de Tunis et même l’Algérie.
Victor Meignan, « Après bien d’autres : souvenirs de la Haute-Égypte et de la Nubie », 1873
La Fastidieuse Épreuve de la Quarantaine
Avant même de poser le pied sur le quai, notre voyageur devait souvent subir l’épreuve de la quarantaine. Une attente obligatoire de 48 heures à bord du navire, qui ne faisait qu’exalter son impatience de découvrir l’Égypte. Ces mesures sanitaires ne disparaîtront que tard dans le siècle, sous la pression des agences de voyage comme Thomas Cook.
Prendre le Train pour le Caire : Le Début de l’Aventure
Dès 1856, le voyageur pressé pouvait rejoindre Le Caire en train, là où l’aventure débutait véritablement. Pour consulter les horaires et les tarifs de ce périple ferroviaire, il ne manquait pas de se plonger dans son précieux vade-mecum : le « A Handbook for Travellers in Egypt », un guide indispensable pour tout voyageur en Égypte qui se respectait.
Le Guide de Voyage Indispensable : Le « Murray’s Handbook »
Une fois les formalités d’arrivée au Caire accomplies, le voyageur en Égypte au XIXe siècle devait se préparer pour la partie la plus importante de son séjour : l’expédition sur le Nil.
Pour cela, un ouvrage était son compagnon indispensable.
Le « Hand-Book for Travellers in Egypt » : Le « Routard » de l’Élite Victorienne
Aucun voyageur prévoyant ne partait sans la bible du voyage dans la région : le « Hand-Book for Travellers in Egypt ». Publié pour la première fois par John Murray en 1843, ce guide pratique était la référence absolue. Il recommandait des hôtels et restaurants, détaillait les moyens de locomotion, indiquait les fournitures à acheter sur place, les prestataires de confiance et les sites à visiter incontournables. Véritable premier guide moderne pour la destination, il était le « Routard » à destination de l’élite de la société.

Préparer son Expédition sur le Nil : Négociations et Logistique
Une croisière sur le Nil au XIXe siècle était une véritable expédition qui nécessitait une préparation logistique énergivore et d’interminables négociations pour tout organiser, du bateau aux vivres. Le Murray’s Handbook était alors d’un soutien précieux pour naviguer dans ces complexités.
Le Rôle du Drogman : Guide, Interprète et Négociateur
Pour le voyageur trop bien né ou souhaitant éviter ces basses considérations pratiques, une solution existait : engager dès son arrivée au Caire un drogman (ou truchement). Ce guide-interprète local était indispensable pour surmonter la barrière linguistique. Il s’occupait de toutes les négociations pour la croisière, louait la dahabeya, engageait l’équipage et accompagnait le voyageur tout au long de son périple sur le Nil, lui évitant ainsi tous les soucis logistiques.
Le Drogman : Compagnon Indispensable et Controversé.
Après avoir épluché son précieux Murray’s Handbook, le voyageur devait recruter une figure centrale de son expédition : le drogman. Ce guide-interprète, bien qu’essentiel, était un personnage aussi incontournable que décrié dans les récits de voyage du XIXe siècle.
Ce terme, déformation française de l’arabe « tourdjoumân » (interprète), désignait généralement un Égyptien, souvent copte, mais il pouvait aussi provenir de diverses régions méditerranéennes. Rémunéré à la journée ou au forfait pour le voyage, les drogmans les plus réputés pouvaient exiger une petite fortune pour leurs services.
Le Rôle Omnipotent du Drogman
La description acerbe de Max Boucard dans « En Dahabieh » (1889) dresse un portrait saisissant des fonctions du drogman durant une croisière sur le Nil :
C’est un personnage considérable et considéré. Moyennant une somme fixée d’avance, c’est lui qui doit nous faire vivre. Il dirige également le cuisinier et les autre domestiques; il nous met en communication avec un tas de gens dont nous ne comprenons pas le langage. Il doit de plus expliquer les curiosités du pays et fournit tous les moyens de locomotion. Il débat aussi nos intérêts avec les marchands, et Dieu
sait quels bénéfices il doit faire ! Enfin, c’est l’homme indispensable à tout étranger qui séjourne en Egypte.
Fier de son autorité, il commande durement et la courbache à la main. Quand il descend à terre pour vaquer à ses diverses occupations, une petite cour le suit, et cherche à lui plaire bien plus qu’à nous : n’est-ce pas en effet par le drogman que tout doit passer? Il traduit les demandes et réponses au mieux de ses intérêts; c’est lui qui achète
et qui paie. Nous, au contraire, nous ne sommes que des voyageurs ignorants, bons à exploiter, et pour cela, la protection de l’interprète est nécessaire.
C’est lui encore, qui le soir, organise les fêtes pour distraire les maîtres, se charge des préparatifs pour les excursions, procure le plaisir des danses d’almées à ceux qui les aiment.
Les consuls eux-mêmes recherchent sa société et lui témoignent une haute estime.
Aussi Farack ne doute-t-il de rien. Voulez-vous acheter un bateau, un sabre, des étoffes, une belle esclave même? il vous conduit immédiatement au bon endroit.
Du bout de sa cravache en peau d’hippopotame, il dissipe dédaigneusement les attroupements qui pourraient entraver votre marche, et fait taire les interminables réclamations des indigènes. Que pourrions-nous craindre avec un tel appui !(…)
Il savait tout et avait tout vu : avec cela, menteur et vantard comme pas un.
Véritable maître d’œuvre du voyage, il organisait les excursions, négociait les achats, surmontait la barrière linguistique et gérait tout le personnel, usant parfois de son autorité avec une certaine dureté.

Le drogman Farack croqué par Frédéric Régamey pour Max Boucard
Un Personnage à la Réputation Mitigée
Malgré son utilité incontestable, le drogman suscitait souvent des sentiments mitigés parmi les voyageurs, qui le dépeignaient comme vaniteux et peu scrupuleux.
Victor Meignan (« Après bien d’autres », 1873) décrit son propre accompagnateur sans complaisance :
Je dois, avant de partir pour la haute Égypte et la Nubie, faire connaître au lecteur l’équipage de notre cange et mes compagnons de voyage.
Je lui présenterai d’abord notre drogman, Farag-El-Baroudi, qui, comme tous ses confrères, offre un type fort curieux. Plus intelligents que leurs compatriotes, les gens de cette classe se croient très supérieurs à tout ce qui les entoure. Guidés par l’appât du gain, ils inventent
ingénieusement les raisons les plus saugrenues pour motiver, aux yeux du voyageur, les commandements qu’ils donnent, soit pour le départ, soit pour les arrêts du bateau. »
Le Handbook for Travellers in Egypt lui-même mettait en garde les lecteurs:
« il faut souvent un courage moral considérable pour maintenir ces individus à leur place, car plus ils sont utiles et compétents, plus il est facile pour leurs employeurs de perdre le contrôle sur eux. »
(…) Une chose, cependant, que le voyageur ne doit pas espérer : obtenir d’eux des informations précises, quelles qu’elles soient. Ils ignorent absolument tout des divers sites intéressants du Caire, ni des vieilles ruines du Nil, qu’ils visitent année après année ; et bien qu’ils soient toujours prêts à répondre à toute question sur le pays et ses habitants, il est probable que la réponse soit aussi inexacte que prompte. Le drogman est en fait à la fois courrier et maître d’hôtel, mais il ne possède aucune des informations que possède le plus commun des laquais de place d’une ville continentale. »
Ainsi, le drogman restait une figure ambivalente : un intermédiaire indispensable pour voyager en Égypte, mais dont la puissance et les intérêts personnels en faisaient un compagnon de voyage aussi nécessaire que redouté.
Les Préparatifs au Caire : Rituel Mondain avant l’Expédition
Une fois son drogman engagé et ses premières instructions données, le voyageur en Égypte au XIXe siècle entamait la phase cruciale des préparatifs.
Cette période, qui pouvait durer plusieurs semaines, était bien plus qu’une simple question logistique ; c’était un rituel social incontournable au cœur de la vie mondaine du Caire.
Le Shepheard’s Hotel : Quartier Général de l’Élite Voyageuse
Pour celui qui se devait de voir et d’être vu, la résidence s’imposait d’elle-même : le légendaire Shepheard’s Hotel. S’y installer était bien plus que choisir un hébergement ; c’était afficher son statut et pénétrer le microcosme de la meilleure société présente en Égypte.





Les récits de l’époque en témoignent abondamment. Amelia Edwards en fit une description devenue célèbre dans « A Thousand Miles Up the Nile » (1877) :
« Arriver chez Shepheard, c’est arriver en Égypte. Dès qu’on franchit ses portes, on a l’impression d’avoir pénétré en Orient. La salle est un microcosme de l’Orient : des drogmans en robes de soie, des Bédouins en vêtements blancs flottants et des femmes voilées défilant silencieusement. »
Gustave Flaubert, dans son Voyage en Egypte (1849-1850), confirme son caractère incontournable :
« Nous descendîmes au Shepheard’s Hotel, où logent tous les voyageurs. C’est un hôtel magnifique, plein de bruit et de mouvement, avec des domestiques en turbans rouges et des chameaux à la porte ».
Journées Actives : Négocier, Acheter et Explorer
Les matinées étaient consacrées aux affaires sérieuses. Il fallait choisir sa dahabeya, recruter l’équipage et faire des achats dans les bazars du Caire pour s’équiper pour la longue expédition sur le Nil. Ces emplettes étaient aussi l’occasion de premières immersions dans l’atmosphère orientale.
Bien entendu, aucun voyageur distingué ne manquait les excursions essentielles, au premier rang desquelles l’ascension des pyramides de Gizeh, un passage obligé qui scellait son statut d’aventurier.

Soirées Mondaines : Voir et Être Vu sur l’Avenue de Choubrah
Après un dîner habillé en compagnie d’autres voyageurs de renom et souvent du consul venu saluer ses compatriotes, la journée ne s’achevait pas pour autant. Le clou de la vie sociale cairote était la promenade vespérale sur l’avenue de Choubrah.
Cette large allée bordée d’acacias et de sycomores était le théâtre où tout ce qui comptait au Caire venait se montrer. On y croisait l’élite locale et internationale, et il n’était pas rare d’y apercevoir le Khédive lui-même, venant saluer les personnalités influentes et les étrangers renommés. C’était le lieu par excellence pour parfaire son réseau et clore sa journée en beauté, avant de regagner le confort bruyant et animé du Shepheard’s Hotel.
Au Port de Boulaq : Le Choix de la Dahabeya
Après s’être acclimaté au rythme mondain du Shepheard’s Hotel, le voyageur du XIXe siècle devait se confronter à une tâche autrement plus ardue et moins glamour : le choix de son bateau. C’est au port de Boulaq, véritable fourmilière sur les rives du Nil, que se jouait la première étape concrète de la grande aventure nilotique.
La Fastidieuse Quête de la Dahabeya Idéale
Muni de son Murray’s Handbook et accompagné de son drogman, notre voyageur devait consacrer de longues matinées à arpenter le port de Boulaq. Cet endroit bruyant, encombré et peu ragoûtant était pourtant le passage obligé pour affréter une dahabeya. La tâche était fastidieuse : il fallait comparer les embarcations, jauger les équipages et marchander sans relâche, tout en tentant de déjouer les arnaques.

Gravure : Wilhelm Gentz vers 1880 source: BNF/Gallica
Amelia Edwards, dans « A Thousand Miles Up the Nile » (1877), exprime son désarroi face à ce choix cornélien :
En attendant, notre première préoccupation fut de visiter les dahabiehs ; et cette visite nous contraignait constamment à tourner nos pas et nos pensées vers Boulak, un endroit désolé au bord du fleuve, où deux ou trois cents bateaux du Nil étaient amarrés pour être loués. Or, la plupart des gens connaissent les difficultés de la recherche d’une maison, mais seuls ceux qui les ont vécues savent combien elles sont bien plus pénibles. C’est plus déroutant et plus fatigant, et cela comporte des difficultés particulières. Les bateaux, d’abord, sont tous construits sur le même plan, ce qui n’est pas le cas des maisons ; et, sauf s’ils sont plus grands ou plus petits, plus propres ou plus sales, ils se ressemblent comme des huîtres jumelles. On peut en dire autant de leurs capitaines, avec les mêmes différences ; Car, pour quelqu’un qui n’a séjourné que quelques jours en Égypte, un homme noir ou cuivré est exactement comme tous les autres. Ensuite, chaque raïs, ou capitaine, exhibe les certificats que lui ont remis d’anciens voyageurs ; et ces certificats, apparemment en circulation, ont une mystérieuse habitude de réapparaître à bord de différents bateaux et entre les mains de différents demandeurs.
Ainsi, pendant les dix premiers jours environ, nous devions consacrer chaque matin trois ou quatre heures à l’entretien des bateaux ; à la fin de cette période, nous n’étions pas plus près d’une conclusion qu’au début.
Boulaq, Carrefour des Aventuriers du Nil
Si l’endroit était peu fréquentable pour la bonne société cairote, il offrait une opportunité unique : celle de rencontrer d’autres voyageurs sur le Nil, tous engagés dans la même quête. Ces rencontres de fortune pouvaient déboucher sur de précieux compagnonnages pour naviguer de concert et partager dîners et excursions une fois sur le fleuve.
Ce fut le cas pour Amelia Edwards, qui se lia d’amitié à Boulaq avec une fratrie également sur le départ :
Les M.B. avaient conclu un accord solennel : partir avec nous, s’amarrer avec nous et nous suivre, si possible, jusqu’à la rive. Il est agréable de se rappeler aujourd’hui que ce pacte, au lieu d’échouer comme c’est souvent le cas, fut appliqué jusqu’à Abou Simbel, soit au cours d’une pénible traversée de sept semaines et sur une distance de plus de huit cents milles.
Derniers Préparatifs : Equipement et Confort à Bord
Une fois le bateau choisi, restait l’ultime étape avant le grand départ : les achats dans les bazars du Caire. Il s’agissait de transformer et équiper la dahabeya en un lieu de vie confortable pour les semaines à venir.
- Pour les dames : Il fallait compléter la garde-robe de voyage avec des tenues adaptées au climat et aux conditions de l’expédition, souvent chez des tailleurs cairotes réputés.
- Pour les esprits : On se constituait une bibliothèque de voyage, comprenant des guides et souvent les dernières publications égyptologiques.
- Pour les loisirs : Les messieurs acquéraient armes et cartouches pour la chasse, tandis que les artistes et documentalistes investissaient dans du matériel de dessin et une table à dessin.
- Pour le confort : L’ultime touche de luxe consistait à personnaliser le mobilier du bord avec tapis, tentures et, pour les plus mélomanes, un piano pour égayer les longues soirées sur le fleuve.

C’est ainsi, entouré de caisses et de ballots, que le voyageur quittait enfin l’agitation du Caire pour gagner le calme relatif de sa dahabeya, prêt à lever l’ancre pour remonter le Nil.
La Vie à Bord de la Dahabeya : Un Microcosme sur le Nil
Enfin libéré des tractations de Boulaq, le voyageur en Égypte au XIXe siècle pouvait enfin s’élancer sur le Nil. La dahabeya devenait alors bien plus qu’un bateau ; c’était une maison flottante, un univers clos régi par ses propres codes et hiérarchies, où allait se dérouler l’expédition nilotique.
La Dahabeya : Une Maison Flottante de Luxe
Soigneusement choisie et souvent réaménagée, la dahabeya étonnait par son architecture unique. Max Boucard (« En Dahabieh », 1889) en dresse un portrait évocateur :
A l’avant est un tronçon de mât supportant une immense vergue dont un des bouts se dresse en l’air presque perpendiculairement, tandis que l’autre est fixé au bordage de la barque. L’ensemble présente l’aspect d’un sabot à extrémité duquel on aurait planté une grande aile d’oiseau.
Mais à bord, le confort était roi. Victor Meignan (« Après bien d’autres », 1873) décrit avec délice son appartement flottant :
Notre embarcation est vraiment charmante. Tout à fait à l’avant, la cuisine est établie sur le pont, et précède une plate-forme très-peu élevée au-dessus des eaux. C’est là où se font les manoeuvres, où dorment, chantent et dansent les matelots. A l’arrière se trouve notre appartement. Il se compose de huit pièces. Nous pûmes donc nous donner le luxe de deux salons, et avoir chacun notre chambre à coucher. Notre plafond formait une dunette où nous avions disposé des canapés et des fauteuils. C’est sur cette dunette, que nous montions le soir, comme
je l’ai dit plus haut, pour admirer les étoiles, et que se passait en somme toute notre vie, à l’exception des heures chaudes de la journée,
pendant lesquelles une température plus fraîche à l’intérieur nous invitait à descendre.


Pour recréer un chez-soi, le voyageur fortuné se faisait accompagner de son personnel familier – valet et femme de chambre –, une présence qui pouvait générer des tensions avec l’autorité du drogman.
La voyageuse solitaire, aura soin, quant à elle, de se faire accompagner de sa dame de compagnie, voire d’une autre voyageuse.
L’Équipage : Un Monde à Part
Une séparation nette régnait à bord. L’équipage, composé d’Égyptiens et de Nubiens, vivait et manœuvrait à l’avant, dans des conditions souvent rudes. Les passagers occupaient l’arrière et la dunette, observant ce « petit monde » avec une curiosité parfois teintée de paternalisme.


Seul le pilote est admis sur la terrasse des passagers d’où il manœuvre, stoïque et impassible le gouvernail, tentant d’éviter, avec plus ou moins de succès les bancs de sable.

Si chacun veille sur son pré carré et qu’il n’est pas souhaitable que le voyageur du XIXème siècle se montre trop familier avec l’équipage, celui-ci ne manquera pas d’observer ce petit échantillon du peuple égyptien et nubien, premier contact prolongé de ce représentant de l’élite coloniale avec le « petit peuple » dont il est relativement coupé au Caire.
Il dissèque ses habitudes, ses conditions de vie à la façon d’un ethnologue, le tout teinté d’une compassion toute paternaliste voire d’un peu de condescendance.
Amelia Edwards (« A Thousand Miles Up the Nile », 1877) le note : « Votre équipage, mi-arabe, mi-nubien, est alors un petit monde à lui tout seul. »
Max Boucard décrit avec précision leur quotidien fait de labeur et de frugalité :
Dur métier que celui de matelot sur le Nil! Toujours exposé aux intempéries de l’air, brûlé par le soleil dans la journée et le soir grelottant sous l’humidité pénétrante de la nuit, il lui faut encore passer une bonne partie du temps dans l’eau jusqu’au cou, afin de dégager la barque des bancs de sable sur lesquels elle vient continuellement
séchouer.(…) Le soir arrivait vite, et l’équipage commençait les préparatifs
du repas, menu bien simple, mais qui est celui de tous les habitants du pays : un peu de farine de maïs délayée dans l’eau. On place cette sorte de bouillie sur une plaque de tôle fortement chauffée et on confectionne ainsi un certain nombre de galettes qui constituent la nourriture
exclusive des matelots ; avec cela l’eau du Nil et c’est tout.Pour être modeste le repas n’en était pas moins gai ; à peine fini, les danses et les chants commençaient; le chanteur attitré, s’accompagnant avec un tambourin, entamait une longue complainte dont les autres répétaient en chœur le refrain. Peu à peu le silence se rétablissait; groupés autour du foyer, nos hommes s’entretenaient à voix basse, et l’un d’eux se détachait pour venir nous demander du haschisch. Une fois en possession de la précieuse denrée, il s’enfuyait tout joyeux près de ses compagnons qui attendaient anxieusement son retour.

Le Raïs : Souverain Maître à Bord
Au sommet de cette hiérarchie flottante trônait le raïs (capitaine), personnage respecté et solitaire, responsable du bateau à l’année.
Max Boucard brosse le portrait de son raïs, Mustapha :
Douze matelots composent l’équipage, que commande le reïs Mustapha.
Ce dernier est petit, maigre et noir de peau; c’est lui qui est responsable de l’ordre et de la navigation.
Il parle peu, se fâche rarement, mais sait se faire obéir. Souverain
maître à son bord, il ne supporte pas les incursions que le drogman tente volontiers de faire dans son service.Mustapha est marié; il est même affligé d’une nombreuse progéniture, mais jamais il n’a permis à quelque échantillon de sa famille de mettre le pied sur la Gazelle : la dahabieh est chose trop sacrée pour être foulée par des gens d’aussi mince importance!
Quant à lui, il y habite toute l’année, même pendant les longs mois où la barque inoccupée reste au port de Boulaq.
Il la surveille constamment, en prend soin avec un zèle jaloux et souffre de tous les coups qu’elle reçoit lorsqu’elle vient à heurter les rochers ou les sables du fleuve.Il vit à l’écart et garde son rang; matin et soir nous le voyons en prières, la face tournée vers la Mecque. Dans les circonstances difficiles, nous aimons à le consulter.
Le reïs Mustapha est un honnête et brave marin dont nous conservons le meilleur souvenir.

Cuisine et Intendance : Le Ravitaillement de l’Expédition
La logistique était un défi permanent. Le cuisinier opérait sur le pont inférieur, le plus loin possible des cabines, sous un auvent le protégeant des éléments. Malgré tout, il parvenait à préparer des repas raffinés.
Le ravitaillement suivait sur des felouques annexes, qui servaient aussi de garde-manger flottant et dans lesquels on empilera les moutons, les poules et les dindes, quand la basse-cour n’est pas installée sur la dahabeya elle-même!
Amelia Edwards raconte avec amusement :
(…) et notre mouton sacrificiel, menant une vie solitaire dans la felouque, bêle à l’arrière. Parfois, nous avons jusqu’à cent poules à bord (sans parler des pigeons et des lapins) et deux, voire trois moutons dans la felouque. La basse-cour est cependant isolée par un bastingage à l’extrémité arrière, afin que les animaux soient bien à l’écart du salon ; et lorsque nous amarrons à un endroit approprié, on les laisse sortir quelques heures pour picorer sur les berges et profiter de leur liberté. L—— et la petite dame* nourrissent ces malheureux prisonniers avec les restes du petit-déjeuner chaque matin, au grand amusement du timonier qui, incapable de concevoir d’autres motifs, s’imagine qu’ils les engraissent pour la table.
*compagnons de voyage d’Amelia Edwards
Les réapprovisionnements s’effectuaient dans les villes-étapes importantes comme Minieh ou Esna, capitales de province et carrefours marchands de l’époque, indispensables pour poursuivre sereinement la remontée du Nil.
Vie Sociale et Mondanités sur le Nil : Questions d’Étiquette
Loin de l’isolement que l’on pourrait imaginer, la croisière en dahabeya était le théâtre d’une intense vie sociale sur le Nil. Les escales dans les villes-étapes et les rencontres entre bateaux étaient l’occasion pour le voyageur du XIXe siècle de perpétuer les rites mondains, même au milieu des temples antiques.
En effet, la vie sociale ne s’éteint pas sur les Rives du Nil, bien au contraire. Bien malheureux, la misanthrope qui désirerait isolement et solitude !
Escales et Visites de Courtoisie : Le Rituel Social
Dès l’amarrage, la vie mondaine reprenait ses droits. Les voyageurs découvraient les marchés locaux et rendaient des visites de courtoisie aux personnalités influentes du cru : consuls européens, beys égyptiens se piquant de culture occidentale, ou autres compatriotes de passage.
Amelia Edwards décrit avec humour une de ces visites incontournables, celle du Bey d’Erment :
(…) Nous y avons amarré pour la nuit et, après le dîner, nous avons reçu la visite solennelle du bey – un homme grand, mince, aux traits anguleux, aux yeux brillants, vêtu à l’européenne, remarquablement digne et bien élevé –, accompagné de son secrétaire, Kawass, et d’un porteur de pipe. Le bey d’Erment est un personnage important dans la région. Il est gouverneur de la ville et surintendant de la sucrerie ; il détient un commandement militaire ; il possède son palais et ses jardins à proximité, ainsi que son vapeur privé sur le fleuve ; et, comme la plupart des hauts dignitaires égyptiens, il est un Turc distingué.(…) Les deux messieurs portaient des tarbouches et des cannes de visite. La canne de visite, soit dit en passant, joue un rôle important dans la vie égyptienne moderne. Elle mesure environ 75 cm de long, est ornée à ses deux extrémités d’or ou d’argent et est censée apporter la touche d’élégance ultime à son porteur.
L’Étiquette Fluviale : Dîners et Réceptions entre voyageurs sur le Nil.
Entre voyageurs sur le Nil, une étiquette très codée s’observait. Il était de bon ton de partager le confort de sa dahabeya et les talents de son cuisinier avec des voisins de mouillage, surtout s’ils étaient compatriotes.
Amelia Edwards note cette sociabilité fluviale :
D’autres dahabiehs, leurs drapeaux et leurs occupants, sont une source constante d’intérêt. Nous nous retrouvons aux mouillages pour la nuit et nous échangeons des visites. De jour, nous nous croisons, nous baissons pavillons, tirons des salves et observons scrupuleusement les règles de l’étiquette maritime.
Amelia Edwards, « A Thousand Miles Up the Nile », 1877

L’originalité suprême était d’organiser des réceptions à terre, dans des décors grandioses. Max Boucard raconte ces dîners insolites au cœur des temples :
Souvent même les domestiques dressaient notre table dans une des salles
principales du lieu saint, et nous faisions joyeuse chère tout eh admirant les fresques brillantes où quelque Pharaon était représenté offrant des présents à ses ancêtres.
S’il leur avait été donné, à ces terribles souverains, de nous voir ainsi profaner leurs sanctuaires, ils auraient ardemment désiré, sans doute, que les ruines de leurs temples nous engloutissent dans un suprême bouleversement.Max Boucard, « En Dahabieh », 1889.

Danse d’almées au temple de Karnak, soirée organisée par le consul à l’attention du voyageur Max Boucard et de ses compagnons de voyage.
Illustration de Frédéric Régamey
Une Hiérarchie Sociale très Britannique sur le Fleuve
Sur le Nil régnait une subtile hiérarchie sociale où l’on socialisait, mais pas avec n’importe qui. Le touriste de Cook, voyageant sur un steamer, était tout en bas de l’échelle.
Amelia Edwards nous en dévoile les délicats rouages :
Tel est l’esprit du Nil. Les habitants des dahabiahs méprisent les touristes de Cook ; ceux qui se dirigent vers la seconde cataracte méprisent avec une compassion altière ceux dont l’ambition ne s’étend qu’à la première ; et les voyageurs qui louent leur bateau au mois ont la tête un peu plus haute que ceux qui s’engagent pour le voyage.
Laurent Laporte (« L’Égypte à la voile », 1870) exprime avec verve le mépris de l’élite voyageuse pour les bateaux à vapeur qui viennent » gâter ses paysages » :
Tout à coup le fleuve se replie. et, au tournant qui se présente, un grand bateau à vapeur débouche orgueilleusement. Il passe fièrement sans même nous regarder. D’ailleurs, notre petite voile est fière aussi; elle a naturellement le plus grand mépris pour ces grandes machines hurlantes, siflantes, fumantes, toujours essoufflées, qui voyagent avec grand fracas, mais sans aventures et sans agrément.
Nous les accusons de troubler notre calme, d’agiter notre Nil, de ternir notre ciel, de gâter nos paysages, d’épouvanter les crocodiles et d’effaroucher les muses.
Autant il y a de la poésie dans la pauvre petite voile qui s’en va humblement, sans bruit, sans fumée, d’une manière beaucoup moins directe, beaucoup moins rapide, mais beaucoup plus charmante, autant ces grandes machines sont prosaïques et odieuses avec leur vitesse, leur confortable, leur cheminée peinte en rouge et leur coque vernie.
Le bateau à voile navigue dans l’antiquité, vogue dans le passé, surtout dans cette vieille vallée du Nil, qui est pour ainsi dire l’antique berceau du genre humain. Le bateau à vapeur chemine dans le tourbillon moderne, il représente le progrès, la spéculation, la hâte, le tapage. Le bateau à voile, c’est la vieille navigation qui croit encore aux fables qui aime l’imprévue et espère des aventures.

Cette sociabilité exclusive, ce rejet du tourisme de masse naissant et cette recherche de l’authenticité définissaient l’expérience de la dahabeya. C’était bien plus qu’un mode de transport ; c’était l’affirmation d’un statut et d’une manière de voyager, promise à son lot d’imprévus et d’aventures.
Aventures et Péripéties sur le Nil : Au Gré des Caprices du Fleuve
Voyager à la voile, c’est s’en remettre aux caprices du fleuve et du vent : Le gentleman voyageur et la lady avide de découvertes abordent les inconvénients de la croisière en dahabeya avec flegme et patience.
Tout retard encouru, tout danger rencontré lors de la navigation est regardé comme une aventure riche en enseignements.
Les Caprices du Fleuve : Échouages et Manœuvres Périlleuses
Malgré l’habileté du pilote, les échouages sur les bancs de sable étaient fréquents. Ces immobilisations, bien que sources de retard, devenaient le théâtre d’une activité frénétique de l’équipage.
Amelia Edwards décrit la manœuvre avec vivacité :
Il nous arrive de croiser une dahabieh coincée sur un banc de sable ; et parfois, nous nous y accrochons nous-mêmes. Alors les hommes volent vers leurs perches de pêche ou sautent dans la rivière comme des chiens d’eau et, grognant dans une cadence mélancolique, poussent le bateau avec leurs épaules.
Le Périlleux Passage des Cataractes
Le désagrément des bancs de sable était insignifiant comparé au danger des cataractes. Si les accidents étaient rares, il était arrivé que des voyageurs malchanceux périssent avec leur bateau et leur équipage en tentant de rejoindre Philae ou Abou Simbel.

Nombre de voyageurs, prudents, s’arrêtaient aux portes de la Nubie, considérée comme sauvage et peu sûre. La découverte de cette contrée et du majestueux temple de Ramsès II à Abou Simbel était réservée aux plus intrépides voyageurs. Amelia Edwards et Max Boucard comptaient parmi ces téméraires.


La première cataracte photographiée vers 1890 – auteur inconnu – source BNF/Gallica
Amelia Edwards décrit la première cataracte avec une plume dramatique :
Le Nil, détourné de son cours originel par une catastrophe inconnue, dont la nature a donné lieu à de nombreuses conjectures scientifiques, s’étend ici sur un bassin rocheux bordé de pentes sablonneuses d’un côté et de falaises granitiques de l’autre. Parsemé d’innombrables îlots, divisé en d’innombrables chenaux, écumant sur des rochers engloutis, tourbillonnant parmi des boules creusées par l’eau, tantôt peu profond, tantôt indolent, tantôt rapide, tantôt endormi dans le creux strié d’une minuscule étendue de sable, tantôt tourbillonnant au-dessus du tourbillon d’un tourbillon caché, le fleuve, qu’on l’observe depuis le pont de la dahabieh ou depuis les hauteurs du rivage, se fraie un chemin à travers un labyrinthe dont les sentiers n’ont jamais été cartographiés ni sondés.
(…) Le paysage de la première cataracte ne ressemble à rien d’autre au monde, hormis celui de la seconde. Il est tout à fait nouveau, étrange et magnifique. Il est incompréhensible que les voyageurs aient décrit ce lieu avec si peu d’admiration. Ils semblent avoir été impressionnés par la sauvagerie des eaux, par les formes étranges des rochers, par la désolation et la grandeur du paysage dans son ensemble ; mais guère par sa beauté, pourtant primordiale.
Max Boucard, quant à lui, documente le dangereux passage, une opération lucratives pour les locaux qui en avaient fait une spécialité :
Malgré les flots impétueux dont la violence semble impossible
à briser, à l’aide de cordages et en s’accrochant aux pointes des rochers qui surplombent les eaux, ils parviennent à faire remonter le courant aux plus fortes barques.
Ce sont des fatigues inouïes ; il faut avancer le corps dans l’eau, attirer un poids énorme au risque d’être entraîné par le torrent, déchiré sur des roches aiguës et emporté par les flots qui tombent de plusieurs mètres de haut avec un bruit formidable. Cependant l’opération réussit, et les quelques kilomètres de cataractes sont franchis le plus souvent sans avaries sérieuses.
Calmes Plats et Halage : Quand le Vent fait Défaut
Le voyageur devait aussi composer avec les caprices du vent. Lorsqu’il tombait soudainement, il immobilisait l’embarcation pour de longues heures. Pour Amelia Edwards, c’était l’occasion de débarquer pour de longues balades le long des berges.
Lorsque l’immobilisme se prolongeait, le raïs pouvait ordonner le halage de la dahabeya par l’équipage, une tâche exténuante.

Max Boucard rapporte la dureté de cette corvée :
Mais quelquefois la toile reste inerte le long du mât, le vent ne
souffle plus et le matelot est forcé de s’atteler à une
longue corde, pour, sous un ciel de feu, traîner péniblement
la barque le long du rivage. On n’entend plus alors le soir de chants joyeux, et ce n’est qu’à force de haschisch qu’on apaise les plaintes de l’équipage.Max Boucard, « En Dahabieh« , 1889.
Que ce soit poussé par le vent ou tiré à la force des bras, le voyage se poursuivait imperturbablement, rythmé par la découverte des paysages nilotiques, des habitants et de leurs coutumes, et bien sûr, des grands sites archéologiques qui faisaient la renommée de cette expédition unique.
Douceur de Vivre sur le Nil : Le plaisir de la navigation lente
Entre les péripéties et les escales, la croisière en dahabeya était surtout rythmée par de longues heures de navigation tranquille. C’était alors le temps de la douceur de vivre sur le Nil, où le voyageur savourait une existence paisible et alanguie, bercée par le flux lent du fleuve et la beauté immuable de ses paysages.
De douces journées de navigation sur le Nil
À bord de sa dahabeya, le voyageur du XIXe siècle goûtait à une quiétude profonde. Les journées étaient consacrées à des occupations intellectuelles et contemplatives, loin de l’agitation du monde.
Amelia Edwards décrit avec poésie cette atmosphère unique dans « A Thousand Miles Up the Nile » (1877) :
À bord, nous dessinons, écrivons des lettres, lisons Champollion, Bunsen et Sir Gardner Wilkinson, et nous nous occupons des dynasties égyptiennes. Les moineaux et les bergeronnettes d’eau se perchent familièrement sur les tauds et sautillent sur le pont ; les coqs et les poules jacassent, les oies caquettent, les dindes glougloutent dans leurs poulaillers tout proches.
Le fleuve et les Rives du Nil : un Spectacle Permanent
Même aux jours les plus calmes, le spectacle était permanent. Le fleuve offrait une source inépuisable d’observations et de petits incidents insignifiants qui rompaient la monotonie sans jamais altérer la sérénité ambiante.
Amelia Edwards poursuit :
Même les jours où il y a peu à voir et rien à faire, on ne s’ennuie jamais. Des incidents insignifiants, qui nous procurent l’excitation de la nouveauté, se produisent continuellement. (…) Parfois, un bateau à vapeur d’excursion de Cook passe en trombe, bondé de touristes ; ou un remorqueur du gouvernement remorque trois ou quatre grandes barges bondées de fellâheen à l’air misérable et à moitié nus, destinés au travail forcé sur une nouvelle voie ferrée ou un nouveau canal.
Amelia Edwards, »A thousand miles up the Nile », 1877
Le rythme lent de la navigation permettait une imprégnation totale des paysages nilotiques, une symbiose avec le fleuve. Chaque courbe du Nil dévoilait un nouveau tableau, une nouvelle lumière, préparant le voyageur aux merveilles archéologiques qu’il s’apprêtait à arpenter.



Paysages se scènes nilotiques – fin XIXème – début XXème siècle – source : fonds photographique de la Défense – https://imagesdefense.gouv.fr

La Promesse de l’Aventure et de la Découverte
Chaque journée sur le fleuve, bien que tranquille, était chargée de la promesse excitante des découvertes à venir. Cette douce oisiveté n’était qu’une pause entre deux explorations de sites antiques majeurs et deux immersions dans un monde tumultueux et exotique.
Cette douceur de vivre, cette fusion entre confort bourgeois et appel de l’aventure, constituait l’essence même du voyage en dahabeya, une expérience qui marquait les esprits bien au-delà de la simple visite de monuments.
Escales et excursions : Plongée dans le Tumulte Coloré des Rives
Chaque escale était bien plus qu’une simple halte ; c’était une immersion totale dans l’effervescence des rives du Nil. Le mouillage de la dahabeya déclenchait un spectacle haut en couleur, un joyeux chaos où se mêlaient curiosité, commerce et espoir de bakchich.
Un Accueil Haut en Couleurs : Le Choc des Cultures
Dès l’approche de la berge, une foule bigarrée se rassemblait.
Les locaux saluent, dans un joyeux désordre, l’arrivée de chaque dahabeya.
Certains regardent, de loin, avec une curiosité toute drapée de dignité ces curieux oiseaux rassemblés sur le pont qui attendent de débarquer. Les enfants espèrent une petite pièce tandis que d’autres se frottent les mains dans l’espoir de quelque affaire à réaliser.
Peut-être reconnaissent ils le drogman qui, l’année précédente s’était montré si accommodant, moyennant une conséquente commission, quant au prix exorbitant demandé pour la location d’une monture, l’achat d’un antique oushebti qui n’était sans doute qu’une approximative reproduction, …
Un accueil haut en couleurs
Max Boucard décrit avec verve son arrivée à Assouan dans « En Dahabieh » (1889) :
Une foule de curieux se pressaient sur le rivage; c’était un tumulte effroyable, tout le monde criait et gesticulait. Des enfants par centaines nageaient autour de la barque et plongeaient à l’envi pour attraper les pièces de monnaie que nous leur jetions.
On pouvait faire de curieuses études de mœurs ; il y avait là en effet des hommes au maintien grave et sévère comme il convient à des chefs de famille. Fièrement drapés dans une misérable robe de cotonnade bleue, ils se tenaient assis en haut de la berge, dominant de toute la
hauteur du rivage la vile multitude qui se trouvait au dessous
d’eux.Perchés sur les aspérités de la rive comme sur des gradins, se pressaient des esclaves de toutes les couleurs et de toutes les nations, des femmes à peine couvertes d’un lambeau d’étoffe et chargées d’enfants, des marchand d’antiquités et d’armes du Soudan, des porteurs de moutons, de poules, d’œufs et de légumes, enfin une multitude d’enfants dans un état de nudité complète.
La population entière des environs semblait s’être donné rendez-vous sur le fleuve, et de tous côtés on voyait des gens accourir. »

https://photorientalist.org
Le voyageur n’aura d’autre choix que d’affronter cette joyeuse cohue si il désire visiter ces temples fabuleux qu’il n’a pour l’instant explorés qu’au travers de ses lectures.
Excursions et Exploration : À la Découverte des Temples Fabuleux
Pour visiter les temples antiques, le voyageur devait s’armer de courage et affronter cette cohue.
Amelia Edwards raconte son arrivée à Louxor avec humour :
Et voilà qu’une ruée d’ânes et d’âniers, de mendiants, de guides et d’antiquaires se précipite sur le rivage : les enfants réclament du backshîsh ; les marchands exhibent des colliers de faux scarabées ; les âniers vocifèrent les noms et les louanges de leurs bêtes ; tous nous considèrent comme leur proie légitime.
« Salut, madame ! Âne Yankee-Doodle ; essayez Yankee Doodle !» s’écrie l’un.
« Moïse !» hurle un autre. « Bon âne ! âne rapide ! Le meilleur âne de Louxor !»
« Prince de Galles !» s’écrie un troisième en tirant un petit animal décrépit, aux genoux faibles et à l’air miteux.(…) « Un âne de premier ordre ! Un âne splendide ! Que Dieu protège la reine ! Hourra ! »
Une fois choisis – par l’entremise peu désintéressée du drogman – une monture et un guide, le voyageur pouvait enfin concrétiser son rêve : marcher dans les pas de Diodore de Sicile et de Strabon pour percer les mystères des pharaons.


Max Boucard se montre enthousiaste sur le moyen de transport de prédilection :
Quel agréable moyen de locomotion !
Bien assis, sur une large selle recouverte d’un tapis aux couleurs voyantes et frangé d’or, retenu en avant par l’énorme pommeau de cuir rouge, les jambes ballantes, on se laisse entraîner par sa monture. L’ànier, avec sa longue robe bleue et ses babouches recourbées, court
derrière ; par ses cris, il fait faire place et excite l’animal, qui accélère encore son pas déjà rapide en agitant les ornements de sa bride et les amulettes qu’il porte au cou.
On ne ressent pas une secousse, pas une réaction, et il faut voir avec quelle adresse l’âne se faufile au milieu de la cohue.

D’autres, comme Laurent Laporte (« L’Égypte à la voile », 1870),estiment, toutefois, ces balades à dos d’ânes, bien peu adaptées à leur dignité et lui préféraient le cheval pour des cavalcades à travers le désert, à la découverte de villages et de mœurs primitives qui ne manquaient pas de les étonner.
Tantôt ce sont des courses à travers le désert pour visiter quelque pauvre village; à notre aspect les habitants s’enfuient, et ce n’est qu’à grand’peine qu’on parvient à les rassurer; ce sont de continuels sujets d’étonnement pour nous que ces habitations en terre et ces mœurs primitives.
Si toutefois, si ces balades à cheval n’ont pas encore harassé notre voyageur, il pourra également profiter de ces escales et de escapades pour pratiquer la chasse.
Parties de Chasse : La Quête du Trophée Exotique
Le voyageur fortuné engageait souvent un maître de chasse nubien pour rapporter un trophée exotique – un crocodile étant le graal – qui ferait sensation dans les collections de son domaine.

Les maitres de chasse les plus prisés sont nubiens, ils connaissent les rives du Nil et les secrets du désert.
Max Boucard témoigne des efforts déployés pour cette quête :
La chasse nous prenait aussi beaucoup de temps. Combien de journées nous passâmes, enfouis dans le sable jusqu’au cou, à guetter les crocodiles ! A force de les attendre en vain, une sorte de surexcitation s’empare du
chasseur, qui n’a plus qu’une idée fixe, tuer et rapporter enfin un de ces terribles animaux.Dans ce but, que de courses effrénées sous un ciel de feu ! que de fatigues subies; mais aussi que de bonheur si le succès vient enfin
couronner les efforts !La nuit, c’est l’affût aux hyènes et aux chacals; mais là encore que de difficultés pour celui dont les yeux ne sont pas habitués aux ténèbres !
Sur le fleuve, c’est un autre genre de chasse ; couché au fond d’un léger esquif, dissimulé sous des branches d’arbres, on se laisse entraîner par le flot en s’efforçant d’arriver à portée de fusil de ces innombrables oiseaux qui couvrent les bancs de sable.
En Quête de Souvenirs et d’Antiquités : Le Marché Florissant des « Anteekahs
Pendant que ces messieurs chassent et s’adonnent à de folles cavalcades, ces dames tenteront de récupérer leur courrier et d’envoyer ces lettres dont la rédaction a occupé tant d’heures languissantes sur le Nil ou encore de se procurer souvenirs et antiquités.
(…) Ni les ânes ni les scarabées n’ont d’importance à nos yeux pour l’instant, comparés aux lettres que nous espérons trouver sur le rivage. Aussi, à peine les bateaux amarrés, nous voilà tous partis, les uns pour le consulat britannique, les autres pour la poste restante, d’où nous revenons riches et heureux.
Amelia Edwards, »A thousand miles up the Nile », 1877
Le commerce d’antiquité n’est guère réglementé à cette époque, encore moins interdit. Les marchands ont d’ailleurs pignon sur rue que ce soit dans les ruelles du Caire ou les souks de Louxor. Le pillage est généralisé même si les autorités, souvent complaisantes voire impliquées, tentent, c’est là le discours officiel, de lutter contre le phénomène.

Marchands et pilleurs s’entendent, d’ailleurs très bien, pour rester évasifs sur l’origine des pièces qu’ils revendront au voyageur avide de compléter sa collection privée. Le marché noir et de la contrefaçon sont florissants.
Véritable antiquité à la provenance douteuse ou jolie et artistique contrefaçon, le voyageur a bien du mal à s’y retrouver.
Amelia Edwards nous fait part de son expérience :
Lors de notre long séjour à Louxor, un bouton en verre coloré, de fabrication artisanale, fut apporté au bateau par un homme qui jura l’avoir trouvé lui-même sur une momie dans les tombeaux des reines de « Kûrnet Murrae ». Ce même homme vint à ma tente un jour où je dessinais, apportant avec lui une série de scarabées plus que douteux – tous de véritables « anteekahs », bien sûr, et tous dotés d’une généalogie indéniable.
« La, la [non, non] ! Ne m’apportez plus d’anteekahs », dis-je gravement. « Ils sont vieux, usés, et coûtent cher. N’auriez-vous pas des imitations de scarabées, neuves et utilisables, que l’on puisse porter sans craindre de les casser ?»
« Ce sont des imitations. Oh !» fut ma réponse spontanée.
« Mais vous m’avez dit il y a un instant que c’étaient de véritables « anteekahs ». »
« C’est parce que je pensais que la « sitt* » voulait acheter des « anteekahs » », dit-il sans vergogne.
« Voyez donc », dis-je, « si vous êtes capable de me vendre du neuf pour du vieux, comment puis-je être sûr que vous ne me vendriez pas du vieux pour du neuf ? »
* »sitt » : femme en arabe
La Fin du Voyage : Nostalgie et Retour à la Réalité
Au terme de deux mois d’aventures sur le Nil, entre Le Caire et Abou Simbel, notre voyageur du XIXe siècle devait enfin quitter sa dahabeya à Boulaq.
Le retour à la frénésie cairote était souvent un choc, teinté d’une profonde nostalgie des rives du Nil. Certains regagnaient rapidement le Vieux Continent, pressés par leurs affaires. D’autres, insatiables, orientaient leurs pas vers d’autres mystères orientaux, poursuivant leur Grand Tour en Palestine, en Syrie ou en Perse.
Je laisse à Amelia Edwards le mot de la fin. Elle résume magnifiquement la richesse humaine de cette expérience unique.
(…) En Europe, et même dans la plupart des régions d’Orient, on rencontre trop peu de gens pour se faire une opinion ; mais il n’en est pas de même sur le Nil. Coupé des hôtels, des chemins de fer, des villes européanisées, vous êtes en contact permanent avec les autochtones. Les malades qui viennent vous demander des médicaments, les gentilshommes et les fonctionnaires qui vous rendent visite à bord de votre bateau et vous accueillent à terre, vos guides, vos âniers, ces mêmes trafiquants qui vivent de vos escroqueries, vous fournissent d’innombrables études de caractère et vous en apprennent plus sur la vie égyptienne que tous les livres de voyage sur le Nil jamais écrits.
Et Aujourd’hui ? L’Esprit de la Dahabeya Perdure-t-il ?
Si vous avez la chance, comme je l’ai eue, de naviguer sur une dahabeya, vous constaterez que l’essence même du voyage demeure. Bien sûr, les temps ont changé : peu peuvent s’offrir deux mois sur le Nil, le halage a cédé la place au remorquage, et les ponts sont heureusement libérés de leurs poules et moutons. Mais l’esprit d’aventure et de quiétude est toujours palpable.
Du moins, sur les dahabeyas authentiques qui ont su préserver l’âme du modèle traditionnel.
Les véritables dahabeyas historiques, comme le « Khedewi » – qui ne peut accueillir que 5 à 6 passagers –, sont rares. Pour répondre à une demande croissante et à une massification du tourisme, nombre de bateaux nouvellement construits s’éloignent radicalement de l’idéal originel. Certains atteignent des dimensions démesurées pour embarquer trente à quarante passagers, loin de l’intimité et l’exclusivité qui faisaient tout le charme de l’expérience. D’autres adoptent des lignes extravagantes et des aménagements qui trahissent l’élégance simple des embarcations d’antan.

J’espère, futur voyageur, que ce récit t’aura inspiré et donné l’envie de sentir le souffle du XIXe siècle dans tes cheveux alors que tu contempleras un lever de soleil sur le Nil depuis le pont-terrasse d’une dahabeya, tandis que s’éveillent, sur le pont inférieur, les matelots encore enroulés dans leurs couvertures.
Cette expérience immersive et authentique, nous la proposons encore.
Si l’aventure vous tente, explorez nos croisières en dahabeya sur mesure. Nous vous offrons la chance de vivre cette magie intacte, à bord d’embarcations qui honorent la tradition, pour une navigation intimiste et hors du temps.
➤ Découvrez nos itinéraires et embarquez pour l’aventure : Croisières en Dahabeya sur le Nila
Sources
- Amelia Edwards, »A thousand miles up the Nile« , A.L.Burt, New York, 1877
- Laurent Laporte, « L’Égypte à la voile« , Librairie Hachette, Paris, 1870.
- Victor Meignan, « Après bien d’autres : souvenirs de la Haute-Égypte et de la Nubie« , Librairie Renouard, Paris, 1873.
- Max Boucard, « En Dahabieh » (illustrations de Frédéric Régamey), Libraire Mondaire, J. Ducher éd., Paris, 1889.
- Louis Pascal, « La Cange : voyage en Égypte », librairie Hachette, Paris, 1861.
- Gustave Flaubert, « Voyage en Égypte », édition et présentation de Pierre-Marc de Biasi, Grasset, Paris, 1991
- Jean-François Champollion, « lettres d’Egypte et de Nubie » , 1828-1929
- Hector Horeau, « Panorama d’Egypte et de Nubie« , Paris, 1841.
- « A handbook for travellers in Egypt, including descriptions of the course of the Nile through Egypt and Nubia, Alexandria, Cairo, the pyramids and Thebes, the Suez Canal … », 4th ed., ed. John Murray, London, 1873.
- Isabelle Ernot, « Voyageuses occidentales et impérialisme : l’Orient à la croisée des représentations (XIXe siècle) » – in Genre et Histoire, la revue de l’association Mnémosyne, N°8 – printemps 2011
- Waleed AZBUN, « The East as an Exhibit : Thomas Cook & Son and the Origins of the International Tourism Industry in Egypt » in « The business of tourism : place, faith, and history » / edited by Philip Scranton and Janet F. Davidson », University of Pennsylvania Press, 2007, pp 3-33.
- https://photorientalist.org/exhibitions/egypt-and-venice-19th-century-amateur-photography/article/
- https://imagesdefense.gouv.fr/fr/egypte-antique-passion-francaise-napoleon-champollion
- https://openlibrary.org/
- https://gallica.bnf.fr/
- Thomas Cook Archives, Peterborough, UK