En Egypte, on sait que la célébration du « mawlid » ou « moulid » approche par l’apparition de petites échoppes de rue où sont vendues, pâtes de fruits, sucreries, poupées en sucre ou en plastique (assez kitch, il faut avouer),…
J’adore voir fleurir toutes ces boutiques éphémères aux mille couleurs. L’ambiance est à la célébration et à la joie, un peu comme avant Noël en Occident.


Dans cet article, je compte vous exposer les origines tout à fait égyptiennes de cette joyeuse célébration religieuse, aujourd’hui répandue dans l’ensemble du monde musulman tant sunnite que chiite. Et vous entraîner au cœur des traditions populaires particulières à l’Egypte qui accompagnent ces fêtes.
Le Moulid se célèbre le 12 du mois lunaire de « Rabi al Awwal », troisième mois de l’année musulmane (16 septembre, cette année). Il commémore la naissance du prophète Mohammed (PSL).
Ce jour est officiellement chômé en Egypte.
- Origines du moulid en-Nabawy
- La tradition égyptienne du moulid à travers l’histoire
- La fête populaire du Moulid en Egypte aujourd’hui
- Sources
Origines du moulid en-Nabawy
Le Moulid en-nabawi (du prophète) n’était pas célébré à l’époque du Prophète, ni par ses compagnons par la suite. Pour cette raison, cette fête populaire suscite depuis des siècles une controverse théologique quant à sa validité. Certaines autorités religieuses la considèrent comme une dérive, tandis que d’autres la voient comme une occasion offrant l’opportunité de méditer sur la vie du Prophète et de multiplier les actes charitables selon son exemple.
L’évocation la plus ancienne du Moulid, sans pour autant parler de célébration, nous ramène au VIIIe siècle. Selon l’historien Ibn Battûta, le jour du Moulid en-nabawi, traditionnellement les fidèles ne s’adonnaient à aucune activité commerciale, se consacraient à des activités religieuses et charitables, distribuaient de la nourriture.
La tradition égyptienne du moulid à travers l’histoire
La tradition du moulid semble être apparue sous la dynastie chiite des fatimides au Caire (XIe siècle). Commémoration réservée, à l’époque, exclusivement à l’establishment religieux et à l’élite civile et militaire du califat, cette fête était une occasion pour les souverains d’affirmer leur ascendance «sacrée», de renforcer leur pouvoir «symbolique» et de s’attacher les élites à travers l’organisation de banquets et la distribution de généreux présents.
En effet, chez les Fatimides, le Moulid du Prophète n’est qu’une parmi les six fêtes permettant de vénérer « la Maison du Prophète » (Ahl al-Bayt): le Prophète, son cousin et gendre Ali, sa fille Fâtima, ses petits-fils Hassan et Hussein, ainsi que le souverain en exercice (qui se proclame comme descendant lui aussi de Ali, ascendance dont il tire toute sa légitimité).
Après la disparition de la dynastie chiite en 1174 et la réintégration de l’Egypte dans le monde sunnite sous l’égide de Salah ed-Din « Saladin » (dynastie des Ayyoubides), le moulid fut adopté progressivement par les sunnites. Bien sûr les sunnites ayyubides ne conserveront que l’anniversaire du Prophète Muhammad.
C’est aussi sous la dynastie ayyoubide que le Moulid en-nabawi est transformé en festival populaire nocturne, contrairement aux usages chiites (célébration de jour destinée à l’élite). Cet usage né en Égypte s’étend alors progressivement à l’ensemble de l’empire ayyoubide (Mossoul, Alep et Irbil), avant d’atteindre l’Occident musulman (Maghreb et Espagne) puis le sous-continent indien.
Malgré un ancrage de plus en plus populaire, la célébration continue à être utilisée au long des siècles pour affermir et légitimer le pouvoir en place, souvent grâce à des arrangements généalogiques, rattachant d’une façon ou d’une autre, le dirigeant en place à la famille du prophète.
C’est également l’occasion de s’attacher (acheter?) les autorités religieuses locales grâce à des présents, parfois somptueux, très pratique habitude mise en place dès les premières célébrations fatimides et pérennisée.
La diffusion au cours des siècles de la célébration du Moulid semble également en étroite corrélation avec le rayonnement du soufisme, pour lequel la référence mystique au Prophète Muhammad constitue un élément central.
C’est sous l’Empire ottoman en 1910 que le Moulid obtient le statut officiel de fête nationale.
La fête populaire du Moulid en Egypte aujourd’hui
Le moulid est un moment de célébration mais également d’échange de cadeaux, de sucreries, dont ces fameuses poupées en sucre (très) coloré qui sont offertes à toutes les petites filles tandis que les garçons reçoivent cavaliers et petits bateaux.





Poupées en sucre (arousset-el-Mawlid)
Les poupées en sucre semblent être apparues en même temps que le moulid fatimide mais la tradition s’enracinerait, peut-être dans un plus lointain passé égyptien.
Si la forme de la poupée n’a pas changé, mains sur les hanches, elle était autrefois garnie de vêtements et de fleurs en papier et d’éventails colorés. Tradition qui essaye de se refaire une place malgré l’apparition et la généralisation des (kitschissimes ) poupées en plastique qui sont venues concurrencer, sans jamais les remplacer, les poupées en sucre. Il faut dire que les poupées en sucre restent un plaisir accessible à la grande majorité de la population.


Ces sucreries ont une signification et une origine qui diffère selon les sources.
Selon les autorités religieuses, la poupée rappellerait l’enfant qui vient de naître, le cavalier symboliserait le combat des premiers musulmans pour répandre la foi tandis que la bateau évoquerait la vie qui trouve son chemin au milieu des difficultés. Ce symbolisme combiné rappelle donc au Musulman que le moulid commémore non seulement la naissance du Prophète (PSL) mais également, avec lui, les premiers temps de l’Islam et l’émergence, parfois difficile, d’une nouvelle communauté juste affranchie de l’idolâtrie.
D’autres lient l’origine des poupées et cavaliers en sucre à une légende selon laquelle le souverain fatimide Al-Hakim bi-Amr Allah serait allé avec l’une de ses épouses célébrer Al-Mawlid Al-Nabawi parmi le public. Sa femme était si belle vêtue d’une robe blanche qu’un artiste confiseur aurait créé une poupée en miel pour reproduire son apparence. Quant à Al-Hakim bi-Amr Allah, il aurait été représenté en chevalier sur son cheval, ce qui est devenu plus tard connu sous le nom de « Housan Al-Mawlid ». Si aucun source ne peut confirmer la véracité de l’histoire, elle n’en reste pas moins jolie.
Confiseries et artisans confiseurs
La grande majorité de ces poupées est produite localement par les confiseurs du cru malgré quelques tentatives d’industrialisation. Les plus célèbres se situent dans un quartier populaire du Caire, autour de la rue Bab-el-Bahr. Ces confiseurs recrutent des centaines d’ouvriers saisonniers à l’approche de l’évènement.
Les « poupées » sont encore fabriquées artisanalement dans un moule en bois réalisé à la main. Le sucre mélangé à une quantité égale d’eau, à du citron et un peu de levure et d’éventuels colorants est remué sur le feu dans de grandes bassines de cuivre avant d’être versé dans ces moules alignés sur de très longs établis en zinc.



Crédit photo : The Middle-East Eye
Une fois refroidies et démoulées, les figurines en sucre sont garnies de décors en papier et emballées.
D’autres friandises sont également produites comme les « barres au sésame », constituées de miel bouilli auquel on ajoute les graines de sésame parfois mélangées à divers fruits secs concassés, des pâtes de fruits, des pâtes de coco aux raisins secs,…



En ce qui concerne les confiseries, il est dit que les dirigeants fatimides (chiites) apaisaient les foules (essentiellement sunnites) en distribuant des sucreries à base d’un mélange de noix et de miel. Les sucreries étaient principalement distribuées pendant le Moulid El-Nabawi et bientôt, elles seraient devenues partie intégrante de la célébration annuelle.
Les célébrations religieuses
La veille de cet événement sont traditionnellement organisés des concours de psalmodie du Coran (tajwid). Il n’est pas rare d’y voir également déclamer de la poésie « religieuse », des panégyriques dédiés à la vie et aux mérites du Prophète, comme « Al-Burda » (le manteau), poème composé au XIIIe siècle par Al-Busir et encore récité de nos jours lors de la célébration du Moulid. On rencontre également de très nombreuses manifestations soufies. De grandes tentes sont dressés à cet effet et accueillent tout le monde, musulmans ou simples visiteurs curieux.
Les mosquées se remplissent et l’imam saisit cette occasion pour donner quelques « durus » (leçons) complémentaires rappelant des évènements particuliers de la Sira (biographie) du Prophète.
Ces célébrations religieuses se doublent généralement de foires locales nettement plus profanes et mercantiles.
Les médias nationaux consacrent une large couverture à l’évènement et multiplient les programmes religieux. C’est aussi souvent l’occasion pour les téléspectateurs égyptiens de revoir « Le Message« , film culte que tous les musulmans connaissent bien (1976, avec Anthony Quinn).

N’hésitez pas à vous mêler aux célébrations, si vous êtes en Egypte au moment du Moulid, à entrer dans un tente de récitation (dans ce cas, veillez à avoir une tenue couvrante), à vous balader sur les foires et à goûter aux spécialités des confiseurs, bien sûr ! C’est un moment de partage et de grande convivialité. Vous y serez toujours bienvenus.
N’hésitez pas à partager vos expériences ou poser vos questions.
Sources
- Catherine Mayeur-Jaouen, Gens de la maison et mouleds d’Égypte. De la religion civique à la religion populaire, Actes du colloque organisé par le Centre de recherche «Histoire sociale et culturelle de l’Occident. XIIe-XVIIIe siècle» de l’Université de Paris X-Nanterre et l’Institut universitaire de France (Nanterre, 21-23 juin1993), Publications de l’École Française de Rome 1995, 213, pp. 309-322
- Kamel Meziti, (collectif) Les Fêtes de Dieu, Yahweh, Allah , Bayard, 2011
- Mawlid: Its Origin, History, and Practice, Dr Yasser El Qadhi, ocotbre 2022, https://thecognate.com/
- Gérard Viaud, Mémoire d’Egypte in Le Progrès Egyptien, 14/12/2016