On le rencontre partout : au détour d’une rue, au fond des campagnes. Animal de bât pour les locaux, parfois (à mon grand regret) monture pour les touristes, l’âne est présent en Egypte depuis le début des temps pharaoniques. Quand est-il apparu? Comment les Égyptiens percevaient-ils cet animal ? Quelle place lui accordaient-ils dans leur société et leur cosmogonie ? Avait-il déjà mauvaise réputation ? Dans cet article, nous allons explorer les différentes facettes de l’âne dans la civilisation égyptienne, en nous appuyant sur des sources variées et récentes. Nous découvrirons aussi comment l’âne a évolué au fil des époques et des influences étrangères, et comment il a marqué l’imaginaire égyptien.

- Origine de l’âne domestique en Egypte
- L’âne en Egypte ancienne
- L’âne, le mal-aimé de l’Égypte pharaonique
- Sources
Origine de l’âne domestique en Egypte
L’âne domestique (equus asinus) fait partie du genre « equus » au même titre que les chevaux ou les zèbres et descend probablement de l’âne africain dont la domestication dans la corne de l’Afrique remontrait à quelques 5000 ans avant Jésus-Christ.
« L’âne blanc d’Egypte » est le type endémique le plus répandu. Son pelage clair sur peau foncée est typique des ânes orientaux adaptés aux températures élevées. Son espérance de vie est de 35 ans dont 20 à 25 ans de vie active. On en trouve des traces, dans la vallée du Nil, à l’état sauvage, dès le Paléolithique Moyen ( 300 000/30 000 av. J.-C. ).

L’âne en Egypte ancienne
Dès l’Ancien Empire, représentations et textes démontrent de son importance dans la vie agricole, les transports et de manière plus inattendue… dans la médecine.
Son importance est telle que la langue égyptienne permet d’ailleurs de distinguer très précisément le type, l’origine, le sexe ou l’âge de l’animal.

Déterminatifs et phonogrammes de l’âne (classifié dans la section E «Mammifères » de la liste de Gardiner ; il y est noté E7)
Notez que le pouvoir maléfique supposé de l’animal est endigué de manière performative par la présence d’un couteau ou d’entraves sur certaines représentations (tardives).

Il a un rôle primordial dans le domaine agricole. Dès l’Ancien Empire, on trouve nombre de représentations d’ânes chargés du transport des récoltes, du dépiquage des épis. L’utilisation de l’âne en remplacement du bœuf de labours est beaucoup plus anecdotique.


source : Collectif, la Nature, 1903, Masson et Cie, éditeurs Paris.
L’âne est également employé pour le transport à longue distance de marchandises ou de denrées, là où le transport par le Nil est difficile ou impossible : gisements du Ouadi Hammamat, oasis, Sinaï (mines de cuivre et turquoise), Mer Rouge, passage des cataractes,… Et ce jusque l’introduction, par les Perses, du chameau en Egypte. L’âne adulte peut porter jusqu’à 150 kilogrammes de marchandises bien réparties sur les deux flancs.


L’âne a été très peu utilisé comme monture, la plus part du temps par des étrangers (« bédouins asiatiques », « grands de Meggido »).

source : Collectif, la Nature, 1903, Masson et Cie, éditeurs Paris.
En médecine, organes et sécrétions sont utilisés comme ingrédients dans les remèdes des papyrus médicaux entre pratiques magiques et expérimentales. Par exemple, pour soigner les échardes (papyrus Ebers), il est préconisé d’appliquer un baume fait de sang de vers et de fumier d’âne. Pour les maladies des yeux (papyrus Kahun 1), en plus de fumigations, il est recommandé de manger le foie cru d’un âne. Les testicules finement broyés d’un âne nouveau-né mélangés au vin permettront d’éloigner le démon (Papyrus Ebers 756).
Il semble toutefois que sa chair ne soit pas consommée ou sa peau utilisée comme cuir en Egypte ancienne.
Au contraire d’aujourd’hui, la possession individuelle et privée est rare, à l’exception de quelques élites et notables. Les troupeaux d’ânes appartiennent au trésor, aux autorités politiques et religieuses. Ils sont mis à disposition par les autorités pour la réalisation de tâches particulières (comme très bien documenté à Deir-el-Medineh) et leur prêt strictement contrôlé fait l’objet d’un contrat. Ils peuvent également être loués.
L’âne, le mal-aimé de l’Égypte pharaonique
Malgré les services rendus, l’âne, mal-aimé, acquière vite mauvaise réputation voire une réputation sulfureuse en Egypte ancienne.
S’il faut en croire Plutarque, dans « Traité d’Isis et d’Osiris », malgré les inappréciables services que les égyptiens tiraient de l’âne, ils l’avaient consacré à Typhon (Seth) et lui témoignaient le plus vif des mépris. Ils en donnaient pour cause que lors de son combat avec Horus, Typhon auquel ils associaient la couleur rousse, se serait enfui sur un âne roux.
L’opinion de Plutarque ne peut toutefois être validée que pour les périodes les plus tardives. L’association semblant avoir été progressive au cours de l’époque pharaonique.

Source : KLOSSE Karine , Les ânes dans l’Egypte ancienne, dans Anthropozoologica, 1998, n°27, pp 27-58
Dès l’Ancien Empire, les représentations font la part belle aux aspects présumés négatifs du caractère de l’âne : obstination, entêtement,… et très vite, les textes le présentent comme ignorant et difficilement disciplinable. Dans un texte d’enseignement, le mauvais élève est comparé par son maître à un âne qui reçoit du bâton.

Crédit photo : Hispalois
Au Moyen-Empire, le caractère entêté, irréfléchi et obstiné de l’âne est toujours présent. Dans une tombe, le mot qui sert à désigner l’animal est employé comme une injure à l’encontre d’un troupeau de bœufs qui s’est dangereusement exposé aux crocodiles sur les berges du fleuve.
Le caractère imprévisible du dieu Seth est progressivement associé au caractère de l’âne et le lien entre l’âne et Seth se développe. Dès lors la réputation de l’âne ne fera que se dégrader. L’image de l’âne (assimilé à Seth) foulant le blé (assimilé, lui, à Osiris) afin de séparer le grain de la balle et de la tige devient commune. L’âne participe donc symboliquement au démembrement d’Osiris.
L’assimilation est d’autant plus facile que l’âne sauvage vit dans les régions semi-désertiques aux abords de la vallée et que ces régions sont elles-mêmes associées au Dieu Seth. Dès le Nouvel Empire, la chasse à l’âne sauvage est exclusivement réservée à Pharaon; chasse à visée tant cynégétique que symbolique (victoire de l’ordre contre le chaos). Cette chasse couvre donc pharaon d’une gloire identique à celle d’une victoire sur les peuples étrangers.

L’image négative se renforcera progressivement jusqu’à l’époque tardive où il participe à la nature du Dieu devenant symbole de tout ce qui est détestable, dangereux, synonyme de chaos, désordre, ignorance.

Seth onocéphale châtié par Horus – temple de Karnak – sous Ptolémée IX
source : Collectif, la Nature, 1903, Masson et Cie, éditeurs Paris.
Il sera également, dans les textes, associé à la lubricité, à une sexualité anormale, obscène, déviante. Là, c’est la nature même de l’âne, son appétence pour la femelle en chaleur (qu’il peut saillir jusque 12 fois dans la journée) et la taille de son sexe qui desservent une réputation déjà ternie.
Dans le contexte funéraire, il figure, souvent armé d’un couteau, sous forme onocéphale, parmi les génies et ennemis dont doit triompher le défunt. L’image est toujours négative et dangereuse. L’âne apparaît également dans les vignettes 40 et 125 du livre des morts probablement avec la même sombre connotation.

Notons également que l’âne « rouge » ou roux (couleur associée à Seth et aux étendues désertiques) était l’une des pires entités que l’âme risquait de rencontrer post mortem.

papyrus de Nebseni – Saqqarah – 18ème dynastie – British Museum.
Le défunt tient en respect le serpent « avaleur de péchés ».
Ainsi, non seulement notre brave ami fut-il, dès sa domestication, astreint aux lourdes tâches, mais il s’est également, bien malgré lui, trouvé entouré d’une aura bien négative voire funeste.
Bien longtemps après que les derniers pharaons soient tombés dans l’oubli, l’âne a continué à faire partie du décor égyptien. Utile compagnon des locaux, son image va se modifier sous le regard occidental. Voyageurs, scientifiques et artistes se précipitant en Egypte sur les traces de l’expédition napoléonienne ne cesseront de dresser le portrait de ses innombrables qualités et en feront un symbole de leur orient fantasmé.
Sources
- PLUTARQUE, Traité d’Isis et d’Osiris, Sand, Paris, 1995, 94 p.
- COLLECTIF, Description de l’Egypte, Imprimerie impériale; Paris, 1808
- COLLECTIF, la Nature, Masson et Cie, éditeurs, Paris, 1903.
- BARDINET Thierry, Les papyrus médicaux de l’Egypte Paraonique, Arthème Fayard, Paris, 1995, 600 p.
- KLOSSE Karine , Les ânes dans l’Egypte ancienne, dans Anthropozoologica, 1998, n°27, pp 27-58
- SADAKA Jean, L’âne, symboles, mythes et caractères, Mon petit imprimeur, Paris, 2013, 149 p.
- NACHTERGAEL Georges, Le chameau, l’âne et le mulet en Égypte gréco-romaine, dans Chronique d’Egypte, volume 64, pp 287-336